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Beha'alotekha : la manne, le pétrole et le courage perdu

  • steveohana5
  • 29 mai
  • 4 min de lecture

Le peuple a la manne, mais réclame la viande d’Égypte : il ne manque pas de nourriture, il refuse la vulnérabilité de dépendre de Dieu. Il préfère la sécurité prévisible de l’esclavage à l’inconfort d’une liberté reçue jour après jour. Face à l’Iran, l’Occident réagit de la même manière : il parle pétrole, inflation, stabilité, là où il faudrait parler dignité, courage et libération. Il ne ressent plus son aliénation, parce qu’elle prend la forme confortable de la consommation. La manne, avec Soljenitsyne, nous rappelle qu’une civilisation peut devenir esclave de son confort sans même le savoir.


Paracha Beha'alotekha : la manne, le pétrole et le courage perdu
Paracha Beha'alotekha : la manne, le pétrole et le courage perdu

 

Dans Beha'alotekha, le peuple d'Israël se plaint au moment même où il devrait commencer à marcher vers sa vocation. Après le Sinaï, après la révélation, après la construction du Michkan, on attendrait un peuple porté par la confiance. La première réaction est une plainte : מִי יַאֲכִלֵנוּ בָּשָׂר, « Qui nous donnera de la viande à manger ? » Puis vient la nostalgie de l'Égypte : זָכַרְנוּ אֶת הַדָּגָה אֲשֶׁר נֹאכַל בְּמִצְרַיִם חִנָּם, « Nous nous souvenons du poisson que nous mangions en Égypte gratuitement. » Et enfin cette phrase terrible : וְעַתָּה נַפְשֵׁנוּ יְבֵשָׁה, « maintenant notre âme est desséchée. »


David Bloch (Aleph Beta) a montré que ce n'est pas vraiment une plainte sur la faim. Le peuple a la manne. Il est nourri chaque jour. Ce qui lui manque n'est pas la nourriture, c'est le contrôle. La manne le met dans une dépendance quotidienne à Dieu. Elle l'oblige à recevoir, à faire confiance, à accepter une vulnérabilité radicale.


C’est ce qui rend cette paracha si actuelle. Face à la guerre en Iran, une grande partie du regard occidental porte uniquement son attention sur le prix du pétrole, l'inflation, les marchés, le risque de récession. La nostalgie de l’Egypte a été remplacée par celle de notre situation d’avant-guerre : « au moins, avant le 28 février, le pétrole coulait à flot ». Le langage dominant reste presque exclusivement celui de la sécurité économique. On parle infiniment moins de libération, d'aliénation, de courage, de lutte contre un régime qui opprime son peuple et exporte la terreur.


C'est ici que Soljenitsyne aide à lire notre époque. Dans son discours « Le déclin du courage » donné devant les étudiants d’Harvard en 1978, il reproche à l’Occident d'avoir perdu sa hauteur spirituelle. Il décrit une civilisation devenue dépendante du confort, de la sécurité et du bien-être matériel, au point de ne plus savoir rêver ni se battre pour une vérité supérieure. Le problème de l’Occident est qu'il confond la paix avec la tranquillité, la liberté avec le confort, la justice avec la stabilité.


C'est exactement le drame de la manne. Israël ne dit pas : « Nous voulons redevenir esclaves. » Aucun peuple ne formule sa nostalgie de cette manière. Il dit : « Nous voulons retrouver la sécurité de l'Égypte. »  Il ne parle pas d'aliénation, il parle de nourriture. Et c'est précisément cette substitution qui doit nous alerter : l'esclavage a été tellement intériorisé qu'il n'est plus même ressenti comme esclavage. L'Égypte devient, dans leur mémoire, un lieu de sécurité alimentaire. Ils oublient qu'ils y étaient déshumanisés.


On peut dire la même chose de l'Occident contemporain. Il ne dit pas : « Nous préférons la dictature à la liberté. » Il dit : « Attention au pétrole, attention à l'inflation, attention à la croissance. » Mais derrière ce langage raisonnable se cache parfois une vérité moins avouable : nous sommes tellement attachés à notre confort que nous ne voyons plus l'aliénation des autres, et parfois même la nôtre. Nous ne percevons plus que notre dépendance énergétique à des régimes violents est déjà une forme d'aliénation. Nous assimilons la liberté à la faculté de jouir sans entraves et de consommer. Et chaque crise, du Covid à l’Iran en passant par l’Ukraine, nous rappelle que notre mode de vie repose en réalité sur des chaînes invisibles.


Le verset וְעַתָּה נַפְשֵׁנוּ יְבֵשָׁה (« notre âme est desséchée ») prend alors un sens profond. L'âme se dessèche quand elle ne sait plus désirer autre chose que la sécurité. Elle se dessèche quand elle confond vivre libre et vivre confortablement. Elle se dessèche quand elle regarde une guerre d'abord comme une menace sur les prix, et seulement ensuite comme une lutte autour de la liberté, de la dignité, de la vérité.


La Torah ne demande pas d'être irresponsables. Les préoccupations économiques sont un sujet réel. Mais elle nous demande de ne pas y réduire notre vision du monde. Si la seule question que nous posons est : « Combien cela va-t-il nous coûter ? », alors nous sommes encore en Égypte. La question de la Torah est plus exigeante : quelle liberté sommes-nous prêts à défendre, et quelle vulnérabilité sommes-nous prêts à accepter pour ne pas rester esclaves de l'Égypte ?


La manne enseigne que la vraie liberté suppose une insécurité. Il faut quitter les marmites d'Égypte pour entrer dans le désert. Il faut accepter de ne pas tout maîtriser. Il faut parfois payer plus cher, vivre moins confortablement, perdre une partie de ses certitudes matérielles, pour ne pas être nourri par ce qui nous asservit. C'est cela que l'Occident a tant de mal à entendre. Il veut la liberté sans désert, la morale sans sacrifice, la souveraineté sans coût.


Beha'alotekha nous enseigne ainsi que la vulnérabilité n'est pas seulement une faiblesse. Elle peut être le commencement du courage. Le peuple veut de la viande parce qu'il ne supporte pas d'être dépendant de Dieu. L'Occident ne supporte plus que la liberté ait un prix. Dans les deux cas, la plainte matérielle masque une crise spirituelle. La Torah nous invite à sortir de l'illusion : mieux vaut une liberté fragile dans le désert qu'un confort d’esclaves en Égypte.


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