Bamidbar : retrouver notre vocation commune
- steveohana5
- 15 mai
- 7 min de lecture
Bamidbar pose une question très actuelle : qu’est-ce qui peut encore unir Israël aujourd’hui ? La Torah ne crée pas l’unité en effaçant les différences ; chaque tribu garde son identité, mais toutes campent autour du Mishkan, symbole d’une mission commune.Rav Fohrman montre qu’être “compté” signifie aussi recevoir une responsabilité : chacun compte parce qu’il participe à un projet qui le dépasse. Les Leviim, frères aînés d’Israël, deviennent alors des ponts entre Dieu et Israël. Ce que les Leviim sont pour Israël, Israël l’est pour le monde : un peuple qui reçoit la bénédiction pour la transmettre à son tour. C’est peut-être là que commence la refondation du sionisme : après avoir retrouvé notre souveraineté, orienter cette souveraineté vers notre vocation commune, celle d’un conduit de bénédiction pour l’humanité.
Résumé de la paracha :
La paracha de Bamidbar ouvre le quatrième livre de la Torah, alors que les Bné Israël se préparent à quitter le Sinaï pour marcher vers la terre d’Israël. Dieu ordonne à Moché de compter les hommes en âge de porter les armes, tribu par tribu. Chaque tribu reçoit une place précise autour du Mishkan, avec son drapeau et son campement. Le Mishkan est placé au centre du camp, symbole de la présence divine au milieu du peuple. La tribu de Lévi n’est pas comptée avec les autres tribus, car elle reçoit une mission particulière liée au service du Mishkan. Les Leviim remplacent les premiers-nés d’Israël après l’épisode du veau d’or. Ils sont chargés de transporter, démonter et protéger le Mishkan pendant les déplacements dans le désert. La paracha décrit également les familles lévitiques et leurs responsabilités respectives. L’organisation du camp montre qu’Israël doit avancer comme un peuple structuré, uni autour d’une mission spirituelle commune. Bamidbar marque ainsi le passage d’un peuple libéré d’Égypte à une nation appelée à entrer dans l’histoire.

La paracha de Bamidbar nous décrit peut-être l’un des plus beaux idéaux d’unité d’Israël. Non pas une unité abstraite et uniformisante, où les différences disparaîtraient, mais une unité organisée : chaque tribu garde son nom, son drapeau, son camp, sa place. Et pourtant, tout s’organise autour d’un centre : le Mishkan.
Le Mishkan n’est pas seulement un lieu de culte. Il est la représentation physique d’une mission sainte autour de laquelle le peuple se rassemble. Il dit à chaque tribu : tu as ton identité, mais tu n’es pas le centre ; tu as ta vérité, mais elle ne t’appartient pas entièrement ; tu portes quelque chose de spécifique, mais ce que tu portes doit servir plus grand que toi.
C’est peut-être cette expérience qui nous manque aujourd’hui. Le Mishkan physique a disparu, et avec lui semble avoir disparu la capacité de dépasser nos différences à travers l’expérience d’une mission commune. Israël a encore ses tribus : le monde de la Torah, l’armée, la high-tech, les défenseurs de la démocratie, les implantations, les périphéries, les familles endeuillées, les réservistes, les déplacés du Nord et du Sud. Chacun porte une part réelle du destin national. Mais chacun risque aussi de camper autour de son propre sanctuaire.
La question n’est donc pas seulement : comment « retrouver l’unité » ? Elle est plus profonde : autour de quelle vocation commune Israël peut-il encore se rassembler aujourd’hui ?
Bamidbar peut nous aider à répondre, parce que la paracha ne se contente pas de décrire un peuple uni. Elle nous enseigne ce qui fonde l’unité.
À première vue, le comptage du début de la paracha est militaire. On compte les hommes en âge de sortir à l’armée, ceux qui seront chargés de défendre le camp, puis conquérir la terre d’Israël. Israël entre ainsi dans l’histoire. Il ne peut plus être seulement le peuple de la révélation. Il doit devenir un peuple capable de marcher, de se protéger, de fonder une souveraineté sur sa terre, pour pouvoir assumer sa vocation historique.
Mais Rav David Fohrman remarque que la Torah utilise, pour parler du comptage, des mots beaucoup plus profonds que de simples termes statistiques. Le mot נשא, utilisé dans l’expression שאו את ראש, signifie compter, mais aussi “lever”, “élever la tête”. Le mot פקד signifie compter, mais aussi confier une charge, nommer à une responsabilité, comme dans l’idée de פיקדון, un dépôt confié. Être compté, dans Bamidbar, ce n’est donc pas seulement être ajouté à un total. C’est être relevé. C’est recevoir une mission. C’est sentir que sa vie participe à un projet qui dépasse sa propre existence.
Cela change tout. Dans Bamidbar, un homme compte parce qu’il porte quelque chose de plus grand que lui. Il porte la défense du camp, la continuité du peuple, la possibilité d’assumer une vocation nationale. Le comptage n’est pas d’abord une mesure de force ; il est une manière de dire à chacun : tu as une place dans une œuvre qui te dépasse.
Mais aussitôt, la Torah introduit une exception : les Leviim ne sont pas comptés avec les autres tribus. Ils ne sortent pas au combat comme les autres. Faut-il en déduire qu’ils comptent moins ? Au contraire. Ils portent autre chose. Les autres portent les armes ; eux portent le Mishkan.
Rav Fohrman explique que les Leviim prennent la place des premiers-nés, comme le dit explicitement le verset de notre paracha : “J’ai pris les Leviim du milieu des enfants d’Israël, à la place de tout premier-né” — תחת כל בכור (Bamidbar, 3 :12). Or le premier-né est celui qui transmet, celui qui fait passer les valeurs du père vers les enfants. Il est un pont. Les Leviim deviennent ainsi un pont entre Dieu et Israël, entre les Kohanim et le peuple, entre le sacré et la vie du camp. Ils ne sont pas séparés pour fuir le peuple, mais pour faire circuler vers lui ce qui vient du centre.
Mais cette idée va plus loin. Ce que les Leviim sont à l’intérieur d’Israël, Israël doit l’être à l’intérieur de l’humanité. Les Leviim sont les premiers-nés du peuple ; Israël est le premier-né des nations. Lors de la sortie d’Égypte, Dieu appelle Israël : בני בכורי ישראל — “Mon fils, Mon premier-né, Israël”. Et au Sinaï, Israël reçoit la vocation d’être ממלכת כהנים וגוי קדוש, un royaume de prêtres et une nation sainte.
Un premier-né n’est pas l’enfant préféré au détriment des autres. Il est celui qui reçoit en premier pour transmettre ensuite. Il porte une mémoire, une parole, une fidélité, afin qu’elles ne restent pas enfermées chez lui.
C’est le sens profond de l’élection d’Avraham. Rav Fohrman montre que la bénédiction donnée à Avraham ne culmine pas dans une supériorité, mais dans une transmission : ונברכו בך כל משפחות האדמה — “à travers toi seront bénies toutes les familles de la terre”. Avraham n’est pas choisi pour posséder la bénédiction, mais pour en devenir le conduit.
C’est cette identité de premier-né qu’il nous faut retrouver aujourd’hui. Non pas comme une formule religieuse abstraite, mais comme une conscience nationale.
Car nous avons souvent pris l’habitude de nous définir autrement. Par la blessure : ce que l’on nous a fait. Par la survie : ce dont nous devons nous protéger. Par la normalité : le désir compréhensible d’être enfin un pays comme les autres. Tout cela est humain, parfois nécessaire. Mais cela ne suffit pas à dire qui nous sommes.
Israël ne peut pas se réduire à un peuple victime, même si son histoire est traversée de souffrances. Il ne peut pas se réduire à une citadelle, même s’il doit se défendre. Il ne peut pas se réduire à une nation normale, même s’il aspire à une vie apaisée. Israël est le premier-né. Cela signifie : un peuple à travers lequel quelque chose doit passer.
Ce que nous avons reçu ne doit pas s’arrêter à nous. La terre, la Torah, la mémoire, la force, la langue, l’État, la souveraineté : tout cela n’est pas seulement notre possession, mais un dépôt- פיקדוןqui nous est confié. Comme l’explique le rav Fohrman, lorsque Dieu dit à Israël : “vous serez pour Moi un trésor parmi les peuples”, Il ajoute aussitôt : “car toute la terre est à Moi.” C’est une phrase étrange si l’élection signifie seulement préférence. Mais son sens nous apparaît plus clairement si l’élection est considérée comme dépôt. Dieu ne dit pas : “Je vous choisis parce que les autres ne comptent pas.” Il dit l’inverse : “Je vous choisis parce que tout m’appartient, parce que toutes les nations m’importent, parce que j’ai besoin d’un peuple qui devienne canal de réparation et de bénédiction pour ce monde fragmenté.”
Cette conscience change tout. Elle libère du besoin permanent de se justifier. Un conduit n’a pas besoin de passer sa vie à prouver qu’il a le droit d’exister. Sa mission consiste simplement à rester ouvert à ce qui doit passer par lui. Elle libère aussi de la victimisation. La blessure n’est pas niée, mais elle n’est plus le dernier mot. Elle devient matière de témoignage : même après l’exil, même après la faute, même après la guerre, même en dépit des fractures internes, le canal de bénédiction demeure intact.
C’est précisément ce que les Leviim incarnent après le veau d’or. Lorsque l’alliance semble brisée, ils restent là pour témoigner que le lien perdure. Et parce qu’ils ont porté cette fidélité au moment de la fracture, ils peuvent ensuite porter le Mishkan au milieu du camp.
Ce que les Leviim sont pour Israël, Israël doit l’être pour les nations : non pas un peuple parfait, mais le témoin vivant que le lien entre Dieu et le monde peut encore passer par l’histoire. Donner corps à cette identité, c’est apprendre à chaque Israélien à ne plus se demander seulement : “à quel camp est-ce que j’appartiens ?”, mais : “qu’est-ce qui m’a été confié, et quelle bénédiction dois-je transmettre ?”
Le premier sionisme a rendu au peuple juif les instruments de l’existence nationale : une terre, une langue, une armée, un État. Notre génération doit maintenant apprendre à orienter ces instruments vers leur vocation première.
C’est pourquoi l’appel lancé ce Shabbat aux Juifs américains, à l’approche des 250 ans des États-Unis, résonne particulièrement : redéfinir l’Amérique comme “One Nation Under God”, c’est rappeler qu’une nation ne peut pas vivre seulement d’institutions, d’économie ou de puissance, qu’elle a besoin d’un centre spirituel qui donne sens à son existence collective.
Pour Israël, cette exigence est encore plus profonde. Bamidbar nous rappelle qu’Israël est le premier-né, le peuple-conduit : celui qui reçoit pour transmettre. Et peut-être est-ce là notre tâche aujourd’hui : passer d’une souveraineté vécue comme refuge à une souveraineté vécue comme témoignage, pour pouvoir faire de cette souveraineté retrouvée un canal de bénédiction pour l’humanité.
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